← Publications et interventions

8 min de lecture

L’AI Act et la mutation du paradigme régulatoire européen : vers une normativité fondée sur le risque et la compliance

L’AI Act ne se limite pas à encadrer l’intelligence artificielle : il révèle une transformation profonde du droit régulatoire européen. En substituant à une logique de sanction

Intelligence artificielle · AI Act · Conformité

L’AI Act ne se limite pas à encadrer l’intelligence artificielle : il révèle une transformation profonde du droit régulatoire européen. En substituant à une logique de sanction une normativité fondée sur l’anticipation, la gestion du risque et la compliance, il marque l’émergence d’un nouveau paradigme juridique à l’ère algorithmique.

L’adoption du règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act) constitue, à première vue, une réponse juridique à l’émergence rapide des technologies algorithmiques et à leurs implications économiques, sociales et politiques. Présenté comme un instrument visant à garantir la sécurité, la protection des droits fondamentaux et la confiance dans les systèmes d’intelligence artificielle, ce texte s’inscrit dans une dynamique plus large de régulation du numérique engagée par l’Union européenne. Pourtant, une lecture strictement fonctionnelle du règlement, centrée sur ses objectifs ou sur les obligations qu’il impose aux opérateurs économiques, ne permet pas de saisir la portée réelle de cette innovation normative.

L’AI Act ne se limite pas à encadrer un secteur technologique émergent. Il constitue, plus profondément, un révélateur d’une transformation structurelle du droit régulatoire européen. Par son architecture, ses mécanismes et sa rationalité sous-jacente, il semble marquer le passage d’un modèle juridique fondé sur la prescription et la sanction à une forme de normativité centrée sur l’anticipation, la gestion du risque et la compliance organisationnelle. Autrement dit, ce règlement invite à interroger non pas seulement ce que le droit régule, mais la manière dont il régule, et, plus fondamentalement, ce qu’est devenu le droit lui-même à l’ère algorithmique.

Le modèle classique du droit moderne repose sur une structure relativement stable : la norme qualifie un comportement, en détermine la licéité ou l’illicéité, puis organise, le cas échéant, sa sanction. Cette architecture s’inscrit dans une temporalité réactive, dans laquelle l’intervention juridique est conditionnée par la survenance d’une violation. Elle repose également sur une conception verticale de l’autorité normative, centrée sur l’État comme producteur principal, voire exclusif, de la norme juridique. Cette conception a structuré l’essentiel des systèmes juridiques contemporains, en particulier dans les traditions de droit continental.

L’AI Act s’écarte de manière significative de ce schéma. Plutôt que de définir des comportements interdits assortis d’un régime de responsabilité ex post, il organise une régulation fondée sur la classification des risques. Les systèmes d’intelligence artificielle sont catégorisés selon leur niveau de dangerosité, et les obligations juridiques qui leur sont applicables varient en fonction de cette gradation. Cette structuration repose sur une logique probabiliste : le droit ne se contente plus de réagir à des faits établis, il anticipe des risques potentiels et organise leur gestion en amont.

Ce déplacement constitue une transformation majeure de la temporalité juridique. Là où le droit intervenait traditionnellement après la survenance d’un dommage ou d’une infraction, il tend désormais à intervenir avant même que le risque ne se réalise. La normativité se construit autour de l’incertitude, de la probabilité et de l’anticipation. Désormais, la norme ne vise plus prioritairement à sanctionner une violation constatée, mais à anticiper, classifier et encadrer des risques potentiels. Cette évolution s’inscrit dans une dynamique plus large de régulation par le risque, déjà observable dans des domaines tels que le droit financier, environnemental ou sanitaire, mais qui trouve ici une expression particulièrement aboutie.

Cependant, la transformation opérée par l’AI Act ne se limite pas à cette dimension temporelle. Elle s’accompagne également d’un déplacement institutionnel et fonctionnel qui affecte la localisation même de la normativité. Le règlement repose en effet sur une architecture complexe associant autorités publiques, organismes de certification, structures de normalisation et acteurs privés. Dans ce cadre, la conformité n’est plus seulement vérifiée a posteriori par une autorité administrative ou juridictionnelle ; elle est internalisée au sein des organisations.

Les opérateurs économiques sont tenus de mettre en place des systèmes de gestion des risques, de documentation technique, de traçabilité et de surveillance continue. La conformité devient un processus organisationnel permanent, intégré dans les structures mêmes de l’entreprise. La conformité devient ainsi un processus continu intégré aux organisations plutôt qu’un simple contrôle ponctuel. Cette évolution traduit l’essor de la logique de compliance, entendue non pas seulement comme un ensemble d’obligations imposées aux entreprises, mais comme une transformation de la manière dont la norme juridique s’inscrit dans les pratiques organisationnelles.

Ce phénomène entraîne une hybridation croissante entre sphère publique et sphère privée. La production effective de la normativité ne repose plus exclusivement sur les institutions étatiques, mais sur un réseau d’acteurs hétérogènes participant à la mise en œuvre et à l’interprétation des normes. Les entreprises deviennent, dans une certaine mesure, co-productrices de la normativité, dans la mesure où elles doivent organiser elles-mêmes les conditions de leur conformité. Cette évolution questionne la distinction classique entre droit public et droit privé, ainsi que la localisation de l’autorité normative.

Au-delà de ces déplacements temporel et institutionnel, l’AI Act semble également opérer une transformation plus profonde, d’ordre conceptuel, qui touche à la nature même de l’obligation juridique. Dans le modèle traditionnel, l’obligation prend la forme d’une prescription ou d’une interdiction portant sur un comportement déterminé. Dans le cadre de l’AI Act, l’obligation apparaît souvent comme une exigence organisationnelle : mettre en place un système de gestion des risques, assurer la traçabilité des données, documenter les processus, garantir une surveillance post-commercialisation.

La contrainte juridique ne réside plus uniquement dans l’interdiction d’un acte, mais dans l’obligation de structurer durablement un environnement conforme. La normativité devient procédurale, continue et justificative. Elle impose aux acteurs de démontrer en permanence leur conformité, plutôt que de se limiter à éviter la violation d’une règle. La contrainte ne réside plus exclusivement dans la sanction, mais dans l’obligation structurelle d’organiser et de démontrer la conformité. Ce déplacement modifie profondément la manière dont le droit exerce sa force contraignante.

L’ensemble de ces transformations — déplacement temporel vers l’anticipation, hybridation institutionnelle et transformation de la structure de l’obligation — converge vers l’idée que l’AI Act constitue bien plus qu’un instrument de régulation sectorielle. Il apparaît comme le symptôme d’une mutation du paradigme régulatoire européen. Cette mutation ne signifie pas nécessairement une rupture totale avec les modèles antérieurs, mais elle indique un déplacement du centre de gravité du droit.

Dans ce nouveau paradigme, la normativité ne repose plus prioritairement sur la sanction d’un comportement illicite, mais sur la structuration d’environnements organisationnels contraignants orientés vers la gestion des risques. Le droit devient un dispositif d’encadrement des processus plutôt qu’un simple système de règles. Il organise les conditions dans lesquelles les activités peuvent être menées, plutôt que de se limiter à juger leur conformité a posteriori.

Cette évolution soulève des questions fondamentales pour la théorie du droit. Comment penser la normativité dans un système où la contrainte ne passe plus principalement par la sanction ? Comment appréhender la responsabilité lorsque le droit encadre des risques potentiels plutôt que des faits accomplis ? Et comment situer l’autorité normative dans un contexte où la production du droit est distribuée entre une pluralité d’acteurs publics et privés ?

L’AI Act offre ainsi un terrain d’observation privilégié pour analyser les transformations contemporaines du droit régulatoire européen à l’ère algorithmique. En ce sens, il ne constitue pas seulement une réponse à l’intelligence artificielle, mais un révélateur des mutations plus larges du droit dans des sociétés marquées par l’incertitude technologique, la complexité systémique et l’hybridation des formes de gouvernance.

L’enjeu n’est donc pas simplement d’évaluer l’efficacité ou la légitimité de ce règlement, mais de comprendre ce qu’il annonce. Si l’hypothèse d’une mutation paradigmatique se confirme, l’AI Act pourrait bien être le point d’entrée d’une transformation durable du droit européen, dans laquelle la gestion du risque et la compliance organisationnelle deviennent les nouveaux fondements de la normativité.

Bibliographie :

Commission européenne. (2021). Proposal for a Regulation laying down harmonised rules on artificial intelligence (Artificial Intelligence Act) (COM(2021) 206 final). https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=celex:52021PC0206

European Data Protection Board & European Data Protection Supervisor. (2021). Joint Opinion 5/2021 on the proposal for a Regulation on Artificial Intelligence. https://www.edps.europa.eu/system/files/2021-06/2021-06-18-edpb-edps_joint_opinion_ai_regulation_en.pdf

European Parliament & Council of the European Union. (2024). Regulation (EU) 2024/1689 laying down harmonised rules on artificial intelligence (Artificial Intelligence Act). https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj

European Data Protection Supervisor. (2023). Opinion 44/2023 on the Artificial Intelligence Act. https://www.edps.europa.eu/system/files/2023-10/2023-0137_d3269_opinion_en.pdf

European Parliamentary Research Service. (2021). Artificial intelligence act. https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2021/698792/EPRS_BRI(2021)698792_EN.pdf

Council of the European Union. (2022). Proposal for a Regulation on artificial intelligence – General approach. https://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-14954-2022-INIT/en/pdf

European Commission. (2025). Standardisation request to CEN and CENELEC in support of Regulation (EU) 2024/1689. https://www.ibf-solutions.com/fileadmin/Dateidownloads/standardisation-request-ai-act-main-document-and-annexes.pdf

Joint Research Centre. (2023). Harmonised standards for the European AI Act. https://publications.jrc.ec.europa.eu/repository/handle/JRC139430

CEN-CENELEC. (2021). Position paper on the Artificial Intelligence Act. https://www.cencenelec.eu/media/CEN-CENELEC/AreasOfWork/Position%20Paper/2021/positionpaper_aia_2021.pdf

National Institute of Standards and Technology. (2023). AI risk management framework (AI RMF 1.0). https://nvlpubs.nist.gov/nistpubs/ai/nist.ai.100-1.pdf

National Institute of Standards and Technology. (2024). Generative AI profile. https://nvlpubs.nist.gov/nistpubs/ai/NIST.AI.600-1.pdf

Organisation for Economic Co-operation and Development. (2019). OECD recommendation on artificial intelligence. https://legalinstruments.oecd.org/en/instruments/OECD-LEGAL-0449

Organisation for Economic Co-operation and Development. (2020). What are the OECD principles on AI? https://www.oecd.org/digital/what-are-the-oecd-principles-on-ai.htm

Power, M. (1999). The risk management of everything. Demos. https://demos.co.uk/wp-content/uploads/files/riskmanagementofeverything.pdf

Luhmann, N. (1993). Risk: A sociological theory. (Excerpt available online). https://lchc.ucsd.edu/cogn_150/Readings/luhmann.pdf

Frydman, B., & Lewkowicz, G. (2011). Les codes de conduite: source du droit global? Centre Perelman Working Paper. https://www.centreperelman.be/content/uploads/2022/09/WP_-_Frydman_Lewkowicz_-_codes_de_conduite_-_source_du_droit_global.pdf

Frydman, B. (2017). Les défis du droit global. Larcier. https://www.larcier-intersentia.com/media/wysiwyg/extras/9782802753957/Introduction%20de%20DEDROGLO_20171128_BAT.pdf