Le partenariat sans la contrainte - Ce que la refonte du budget extérieur européen change dans la relation avec l'Afrique
L'effondrement de l'aide publique au développement en 2025 a occupé le débat public ; la refonte simultanée de l'instrument budgétaire européen, elle, est passée presque inaperçue. Cette contribution soutient que le second phénomène est plus déterminant que le premier. Ce que la proposition d'instrument « Europe dans le monde » supprime n'est pas d'abord un montant, mais un ensemble de contraintes juridiques opposables — cibles thématiques, planchers géographiques, engagements en faveur des pays les moins avancés — dont la fonction était de rendre la politique de développement lisible et contestable. La discussion se referme au second semestre 2026. Elle porte moins sur ce que l'Union donnera que sur ce que ses partenaires africains, et son propre Parlement, pourront encore lui demander de justifier.
Introduction : trois faits de 2026, et celui qui compte
Trois événements de l’année 2026 concernent la relation entre l’Union européenne et le continent africain. Ils ont reçu une attention très inégale.
Le 9 avril, l’OCDE a publié les données préliminaires de l’aide publique au développement pour 2025 : 174,3 milliards de dollars pour l’ensemble des membres du Comité d’aide au développement, soit un recul de 23,1 % en termes réels sur un an, la contraction annuelle la plus forte jamais enregistrée. L’aide bilatérale destinée aux pays les moins avancés a baissé de 25,8 %, celle destinée à l’Afrique subsaharienne de 26,3 %1. L’information a circulé largement.
Le 15 juin, le Conseil a adopté des conclusions consacrant Global Gateway comme la stratégie d’investissement mondiale de l’Union, décrite comme combinant « coopération au développement, politique commerciale et politique d’investissement »2. L’information a circulé dans les cercles spécialisés.
Le troisième fait n’est pas un événement mais un calendrier. La proposition de règlement établissant l’instrument « Europe dans le monde », présentée le 16 juillet 2025 dans le cadre du cadre financier pluriannuel 2028-2034, a fait l’objet d’une position de négociation du Conseil le 16 juin 2026 ; elle doit être votée par les commissions du développement et des affaires étrangères du Parlement européen en septembre 2026, puis en plénière lors de la première session d’octobre, avant l’ouverture des trilogues3. Cette information n’a guère circulé du tout.
C’est pourtant la troisième qui engage le plus durablement la relation. La chute de l’aide en 2025 est un choc conjoncturel, largement importé — les États-Unis expliquent à eux seuls environ les trois quarts du recul, leur aide ayant diminué de 56,9 %4. Un choc de cette nature peut, en principe, se corriger. La refonte de l’instrument budgétaire, elle, fixe pour sept ans la forme juridique de l’engagement européen. Et cette forme est en train de changer de nature.
La thèse défendue ici est simple à énoncer et moins confortable à admettre. Ce que la réforme supprime n’est pas d’abord un montant : c’est un ensemble de contraintes opposables — cibles thématiques chiffrées, planchers géographiques, engagement quantifié en faveur des pays les moins avancés — dont la fonction n’était pas seulement d’orienter la dépense, mais de rendre la politique lisible, prévisible et contestable, par le Parlement européen comme par les partenaires. Simultanément, le discours de la relation s’est déplacé vers la symétrie : le sommet de Luanda a formalisé un partenariat stratégique de long terme entre deux ensembles porteurs d’agendas propres, et la formule consacrée est désormais le passage « de l’aide au co-investissement ». Ces deux mouvements sont concomitants et se contredisent. L’asymétrie n’a pas disparu ; elle a changé de lieu. Elle a quitté la finalité déclarée de la politique, où elle était visible et critiquable, pour se loger dans sa forme procédurale, où elle ne l’est plus.
On examinera d’abord ce que les données de 2025 permettent et ne permettent pas de conclure (I), puis l’architecture de l’instrument proposé et ce qu’elle retire (II), puis le décalage entre la symétrie déclarée et l’asymétrie instrumentée (III), avant de dégager ce qui reste négociable dans les mois qui viennent (IV).
I. Le choc de volume : ce que les chiffres établissent
A. L’ampleur et la géographie du recul
Les données préliminaires publiées par l’OCDE en avril 2026 décrivent une contraction sans précédent dans la série. L’aide publique au développement des membres du Comité d’aide au développement s’établit à 174,3 milliards de dollars en 2025, contre un niveau supérieur de quelque cinquante milliards en termes réels l’année précédente. Rapportée au revenu national brut cumulé des bailleurs, elle représente 0,26 %, contre 0,34 % en 2024. L’aide bilatérale recule de 26,4 %, à 126,4 milliards ; l’aide multilatérale de 12,7 %, à 47,9 milliards5.
La géographie de ce recul mérite d’être relevée, car elle n’est pas neutre. La baisse frappe plus fortement les catégories les plus dépendantes : 25,8 % pour les pays les moins avancés, 26,3 % pour l’Afrique subsaharienne — soit davantage que la moyenne. Autrement dit, la contraction n’a pas été répartie au prorata ; elle a été plus sévère là où la part de l’aide dans les ressources publiques est la plus élevée. Dans une publication consacrée aux projections, l’OCDE anticipe un recul supplémentaire de 6,9 % en 2026 et situe à 11,6 % la baisse de l’aide bilatérale à destination de l’Afrique subsaharienne pour cette même année ; l’Afrique subsaharienne et les pays les moins avancés connaîtraient alors une troisième année consécutive de repli, ramenant le soutien à son niveau du début des années 20006.
Le rôle de l’Europe dans ce mouvement doit être énoncé sans atténuation. Si le retrait américain explique l’essentiel du choc de 2025, les bailleurs européens y ont contribué : les institutions de l’Union ont réduit leur propre aide de 13,8 % sur l’exercice, et l’aide de l’ensemble des États membres de l’Union qui sont membres du Comité d’aide au développement a diminué de 9,8 %7. L’Allemagne devient, pour la première fois, le premier bailleur mondial en volume — avec 29,1 milliards de dollars — après avoir elle-même réduit son effort de 17 %. La France affiche 14,5 milliards de dollars, en recul de 11 %, soit 0,42 % de son revenu national brut, en deçà de la trajectoire inscrite dans la loi de programmation de 2021 ; sa loi de finances pour 2026 acte une réduction supplémentaire de 803 millions d’euros, les crédits de la mission « Aide publique au développement » passant de 4,373 à 3,569 milliards d’euros, soit une cinquième coupe consécutive8. Devenir premier bailleur mondial en réduisant son effort n’est pas un titre : c’est la description d’un champ qui se vide.
B. Ce que le chiffre ne dit pas
Il faut se garder d’un raisonnement dont la littérature critique a montré les limites, et que la période favorise. La corrélation entre volume d’aide et résultats de développement est faible et discutée ; la contestation de l’efficacité de l’aide, portée depuis des positions théoriques opposées, dispose d’arguments sérieux9. Attribuer mécaniquement à la baisse des décaissements des effets sanitaires ou sécuritaires précis relève d’une inférence que les données disponibles ne soutiennent pas, et plusieurs des estimations qui ont circulé au premier semestre 2026 sont ouvertement discutées.
Ce qui, en revanche, est solidement établi et rarement discuté, c’est l’effet de la volatilité. Pour un ministère des finances, la valeur d’un financement extérieur ne tient pas seulement à son montant mais à sa programmabilité : une ressource annoncée sur plusieurs exercices peut être inscrite au budget, adossée à un plan de dépense, opposée à des créanciers. Une ressource dont le montant et l’affectation peuvent être révisés en cours de période perd une partie substantielle de son utilité budgétaire, indépendamment de son volume ; la mesure du coût de cette volatilité a fait l’objet de travaux méthodologiques dédiés10. Le Fonds monétaire international consacre par ailleurs à la question un chapitre de ses perspectives régionales d’avril 2026 dont le titre — « cette fois, c’est différent » — porte précisément sur le caractère durable, et non cyclique, du repli en cours11.
C’est ce point qu’il faut retenir pour la suite. Le débat public s’est concentré sur le niveau de l’aide. La variable qui pèse le plus sur la gestion publique des pays partenaires n’est pas le niveau mais la prévisibilité. Or c’est exactement la variable que la réforme de l’instrument européen déplace.
II. La refonte de l’instrument : ce qui disparaît n’est pas un montant
A. L’architecture proposée
La proposition du 16 juillet 2025 consolide en un instrument unique ce qui relevait jusqu’ici de trois véhicules distincts : l’instrument de voisinage, de coopération au développement et de coopération internationale, l’instrument d’aide de préadhésion et l’instrument d’aide humanitaire, ce dernier conservant une gouvernance séparée afin de préserver les principes humanitaires.
Le montant appelle une précision de méthode, car deux chiffres circulent. La proposition est présentée à 200,3 milliards d’euros sur sept ans dans les analyses qui raisonnent en prix courants, soit environ 0,14 % du revenu national brut de l’Union contre 0,11 % sur la période 2021-2027 ; le suivi législatif du Parlement européen retient pour la même proposition 176,83 milliards. L’écart tient à la base de prix retenue. On mentionne ici les deux plutôt que d’en privilégier un sans le dire12.
La répartition indicative distingue cinq piliers géographiques et un pilier global : Europe (préadhésion et voisinage oriental) pour 43,17 milliards ; Moyen-Orient, Afrique du Nord et Golfe pour 42,93 milliards ; Afrique subsaharienne pour 60,53 milliards ; Asie-Pacifique pour 17,05 milliards ; Amériques et Caraïbes pour 9,14 milliards ; enveloppes thématiques transversales pour 12,68 milliards. S’y ajoutent, hors plafonds, une réserve pouvant atteindre 100 milliards d’euros de prêts destinés à l’Ukraine, et un coussin pour défis émergents porté à 14,8 milliards contre 9,53 précédemment13.
L’augmentation nominale a été mise en avant. Elle appelle trois réserves, qu’il est plus honnête de formuler d’emblée. Elle intègre des instruments jusqu’ici comptés à part, ce qui interdit la comparaison directe. Elle n’est pas corrigée de l’inflation anticipée sur la période. Et la part devant être comptabilisée en aide publique au développement passe de 93 % à 90 %, appliquée à une base dont l’Ukraine est extraite. Le chiffre d’affichage et l’effort réel ne coïncident pas.
B. La disparition des cibles contraignantes
Le point décisif est ailleurs, et il est structurel plutôt que budgétaire.
Le règlement en vigueur pour 2021-2027 assortit la dépense de contraintes quantifiées : 30 % consacrés à l’action climatique, au moins 20 % au développement humain et à l’inclusion sociale, un minimum de 10 % pour les questions migratoires, et des montants planchers par zone — au moins 29,18 milliards d’euros pour l’Afrique subsaharienne et au moins 19,32 milliards pour le voisinage, sur une enveloppe globale de 79,5 milliards14. La proposition remplace ces obligations par des orientations qualitatives et des enveloppes explicitement qualifiées d’indicatives, ajustables par la procédure budgétaire annuelle. La seule contrainte quantitative subsistante est le seuil de 90 % d’aide publique au développement — et ce seuil lui-même peut, selon la lecture qu’en propose l’ECDPM, être modifié par acte délégué sans rouvrir le règlement15.
Le même mouvement traverse les dispositifs procéduraux. Les seuils au-delà desquels les mesures doivent passer par la comitologie sont doublés, portant à dix millions d’euros les mesures individuelles et à vingt millions les mesures spéciales que la Commission peut adopter sans contrôle ordinaire. Les programmes indicatifs pluriannuels — instrument de la programmation conjointe avec les pays partenaires — peuvent être modifiés « en tant que de besoin » à la suite de crises, et, en cas d’urgence dûment justifiée, par actes immédiatement applicables. Enfin, le soutien à la démocratie, aux droits humains et à la société civile perd son programme thématique dédié et se trouve renvoyé aux annexes, sans allocation propre.
L’objection sérieuse doit être entendue avant d’être écartée : les cibles chiffrées ont leurs pathologies. Le marquage climatique de projets qui n’en relèvent qu’incidemment, l’imputation extensive des dépenses migratoires, la comptabilisation en aide de coûts engagés sur le territoire du bailleur sont des pratiques documentées. Une cible mal conçue produit de la conformité comptable, non de la politique. Le raisonnement est recevable. Il ne conduit pourtant pas à la conclusion qu’on en tire. D’un dispositif de cibles imparfait, on peut inférer qu’il faut mieux définir la cible et mieux la vérifier ; on n’infère pas qu’il faut supprimer toute obligation opposable et n’en conserver aucune de remplacement. Or la proposition supprime les cibles sans introduire le mécanisme de reddition de comptes qui en tiendrait lieu. Elle rend l’exécution plus libre sans rendre la justification plus exigeante.
Le déplacement institutionnel qui en résulte est net. Sous le régime actuel, le Parlement et le Conseil exercent leur influence ex ante, en inscrivant des obligations dans le texte. Sous le régime proposé, ils l’exerceraient ex post, par le contrôle d’une exécution devenue largement discrétionnaire — avec les moyens d’information qui sont les leurs, c’est-à-dire ceux que la Commission leur transmet. L’inversion n’est pas neutre : elle transfère l’initiative de la définition des priorités à l’organe qui les exécute.
C. Ce que la flexibilité produit déjà, avant même d’être exercée
On répond parfois à cette analyse que la flexibilité est un outil neutre, dont l’usage seul déterminera les effets. La proposition permet de vérifier cette affirmation, puisqu’elle contient déjà une répartition.
L’analyse publiée par Bruegel le 25 juin 2026 en tire les rapports. Sur la période 2028-2034, l’enveloppe proposée représente environ 10,90 euros par habitant et par an pour la zone Moyen-Orient, Afrique du Nord et Golfe, contre 5,90 euros pour l’Afrique subsaharienne. Rapportée non à la population totale mais aux personnes vivant en situation d’extrême pauvreté, la disproportion devient d’un autre ordre : environ 319 euros par personne et par an pour la première zone, environ 16 euros pour la seconde — soit un rapport de vingt, alors que l’Afrique subsaharienne concentre la grande majorité de la pauvreté extrême mondiale. La même analyse relève que l’objectif des Nations unies de consacrer 0,2 % du revenu national brut aux pays les moins avancés perd, dans la proposition, son caractère contraignant16.
Ces chiffres ne décrivent pas un abus futur. Ils décrivent l’arbitrage déjà inscrit dans le texte soumis aux colégislateurs. La flexibilité n’est pas neutre : sa direction est connue avant même que le premier euro ne soit engagé. Elle profite à la proximité géographique, à la gestion migratoire et à l’intérêt stratégique, aux dépens du critère de pauvreté qui fonde juridiquement la compétence de l’Union en matière de coopération au développement.
III. La symétrie déclarée et l’asymétrie instrumentée
A. Le registre nouveau de Luanda
Il serait faux de présenter l’évolution du discours européen comme un simple habillage. Le septième sommet entre l’Union africaine et l’Union européenne, tenu à Luanda les 24 et 25 novembre 2025 sous le thème de la promotion de la paix et de la prospérité par un multilatéralisme effectif, a produit une déclaration conjointe articulée autour de quarante-neuf points dont le registre marque une inflexion réelle. Le texte projette une coopération de long terme, au-delà de l’Agenda 2030, entre deux ensembles porteurs d’agendas politiques propres, et se présente comme un partenariat stratégique plutôt que comme un cadre d’assistance17. Le sommet marquait le vingt-cinquième anniversaire du partenariat, et se tenait l’année où l’Union africaine avait fait des réparations son thème annuel — contexte qui situe l’exigence de symétrie portée par la partie africaine.
Ce registre s’inscrit dans une architecture conventionnelle elle-même renouvelée. L’accord de Samoa, signé le 15 novembre 2023, a remplacé l’accord de Cotonou et organise la coopération autour de six domaines prioritaires : droits humains, démocratie et gouvernance ; paix et sécurité ; développement humain et social ; croissance économique inclusive et durable ; durabilité environnementale et changement climatique ; migrations et mobilité18.
La formule qui synthétise ce déplacement est connue : passer de l’aide au co-investissement. Elle est défendable. Elle correspond à une demande formulée de longue date par les partenaires africains, et elle prend acte d’une réalité économique — la part de l’aide dans les flux financiers vers le continent a considérablement décru face aux transferts de la diaspora, à l’investissement direct et à l’endettement de marché.
B. Ce que l’instrument fait, pendant que le discours dit
C’est le rapprochement des deux séquences qui pose difficulté.
L’instrument proposé érige Global Gateway en véhicule de mise en œuvre et lui assigne un « double objectif » : servir le développement durable des pays partenaires et les intérêts stratégiques de l’Union. Cette formulation, dont l’ECDPM situe le siège à l’article 5 de la proposition, ne dissimule rien — c’est même son mérite. Mais elle est assortie de moyens qui inclinent nettement d’un côté : possibilité d’octroyer des subventions directes à des entreprises établies dans l’Union pour des projets d’intérêt stratégique — matières premières critiques, infrastructures, résilience climatique — sans appel à propositions concurrentiel ; extension explicite des garanties budgétaires aux agences de crédit à l’exportation ; intégration du mélange de subventions publiques et de prêts au sein d’un dispositif unique19.
Le corridor de Lobito offre le cas d’école. La liaison ferroviaire reliant la ceinture de cuivre congolaise et zambienne au port angolais de Lobito a mobilisé, dans le cadre de Global Gateway et selon l’approche dite « Team Europe » qui associe l’Union, ses États membres et leurs institutions financières, plus de deux milliards d’euros. L’objectif d’approvisionnement est explicite dans la communication publique qui l’entoure, la République démocratique du Congo assurant environ 70 % de la production mondiale de cobalt20. Le projet peut servir le développement des trois pays traversés ; rien ne l’exclut, et l’infrastructure de transport est un besoin réel. Mais sa justification première est une politique d’approvisionnement européenne, et le nier n’aiderait personne. La question pertinente n’est pas de savoir si l’intérêt européen est légitime — il l’est —, mais si sa poursuite doit être comptabilisée en aide publique au développement et présentée comme telle.
C. La clause qui tranche
Un élément de la proposition permet de trancher le débat sur la symétrie, parce qu’il ne se prête pas à l’interprétation.
Là où le règlement en vigueur traite la coopération migratoire par une approche incitative, la proposition intègre la question migratoire comme élément transversal de l’ensemble de l’instrument et introduit une clause permettant à la Commission de suspendre le soutien à un pays qui ne coopérerait pas à la réadmission de ses ressortissants — disposition que l’ECDPM situe à l’article 12, paragraphe 3, et dont la portée exacte dépendra de la rédaction finale21. On passe ainsi de l’incitation positive au levier négatif explicite.
Le raisonnement n’exige pas ici de jugement moral sur la politique migratoire. Il suffit de la logique. Un partenariat entre égaux se définit par ce que chacune des parties peut exiger de l’autre et par les moyens dont elle dispose pour l’obtenir. Or l’instrument confère à une seule des parties le pouvoir de suspendre unilatéralement l’exécution, et le déclencheur de cette suspension est un objectif de politique intérieure propre à cette même partie. La partie africaine ne dispose d’aucun mécanisme symétrique : aucune procédure ne lui permet de faire constater qu’un engagement européen n’a pas été tenu, ni d’en tirer une conséquence. On peut soutenir que ce déséquilibre est justifié ; on ne peut pas soutenir qu’il est symétrique.
C’est ici que se noue la proposition centrale de cette contribution. Dans le régime antérieur, l’asymétrie de la relation était inscrite dans sa finalité déclarée — une partie aidait, l’autre était aidée. Cette formulation était paternaliste, et sa critique était fondée. Mais elle avait une propriété que l’on perçoit mieux maintenant qu’elle disparaît : elle était visible, et donc contestable. Le nouveau régime abandonne la finalité asymétrique et conserve, en la déplaçant, l’asymétrie de pouvoir : elle réside désormais dans la structure procédurale de l’instrument — enveloppes révisables unilatéralement, programmation amendable en cours d’exécution, clause de suspension à sens unique. Le langage a progressé ; la procédure a régressé. Et une asymétrie procédurale a ceci de particulier qu’elle ne se laisse pas contester dans les enceintes où se tiennent les sommets, parce qu’elle ne s’y énonce pas.
IV. Ce qui reste négociable
La séquence institutionnelle en cours est étroite mais réelle, et elle est déjà engagée. Le Conseil a arrêté sa position de négociation le 16 juin 2026 : 169,54 milliards d’euros, soit 7,29 milliards de moins que la proposition de la Commission dans la même base de prix, assortis d’un renforcement de son propre contrôle sur les décisions d’exécution relatives à l’élargissement, au voisinage oriental et à la coopération migratoire. Le Parlement, de son côté, demande 198,63 milliards. Ses commissions du développement et des affaires étrangères doivent voter leur rapport conjoint en septembre 2026 ; la plénière statuera lors de la première session d’octobre, fixant le mandat de négociation ; les trilogues s’ouvriront ensuite22.
Ce relevé se commente de lui-même. Le contrôle supplémentaire que le Conseil revendique porte sur trois objets — élargissement, voisinage oriental, coopération migratoire — dont aucun n’est la coopération avec l’Afrique. Là où les États membres tiennent à conserver la main, ils l’écrivent ; là où ils n’y tiennent pas, la flexibilité de la Commission ne les dérange pas.
La bataille du volume est perdue, et il est plus utile de le reconnaître que de la mener : les trois positions en présence s’échelonnent entre 169 et 199 milliards, et aucune ne rétablit les contraintes supprimées. La bataille de la forme, elle, reste ouverte, et c’est celle qui déterminera ce que la relation permettra encore d’exiger. Quatre exigences paraissent devoir être défendues.
- Un plancher opposable pour les pays les moins avancés. L’objectif de 0,2 % du revenu national brut n’a pas à demeurer une orientation. À défaut de le rendre contraignant, une solution intermédiaire existe : maintenir l’objectif et assortir tout écart d’une obligation de justification publique préalable. La contrainte porterait alors sur la motivation, non sur le montant.
- La qualification publique des écarts aux enveloppes indicatives. Si les répartitions géographiques deviennent indicatives, la conséquence logique n’est pas qu’elles cessent d’engager : c’est que leur non-respect doit être constaté et motivé. Une flexibilité assortie d’une obligation de rendre compte de son exercice reste une flexibilité ; une flexibilité sans trace est une délégation en blanc.
- La séparation des logiques dans la comptabilisation. Ce qui relève de la sécurisation des approvisionnements européens, du soutien à des entreprises établies dans l’Union ou de la gestion migratoire peut être légitime et mériter un financement ; ces dépenses ne devraient pas être imputées en aide publique au développement sans une justification distincte et vérifiable. La faculté de modifier le seuil de 90 % par acte délégué constitue, de ce point de vue, le point faible du dispositif : elle permet de déplacer la frontière sans débat.
- La prévisibilité comme obligation due au partenaire. La possibilité de réviser les programmes indicatifs pluriannuels en cours d’exécution devrait être bornée : notification préalable, motivation, et procédure de consultation du pays concerné. La prévisibilité n’est pas une faveur consentie au partenaire ; elle est la condition pour que le financement soit intégrable dans une gestion publique, et donc la condition de son efficacité.
Ces exigences ont un trait commun. Aucune ne demande un euro supplémentaire, et aucune ne conteste le principe même d’un instrument plus souple. Toutes portent sur la traçabilité de la décision. C’est le seul terrain sur lequel un Parlement affaibli dans son pouvoir ex ante peut encore reconstruire une prise, et c’est aussi le seul qui donne aux partenaires africains un objet précis à demander, plutôt qu’une posture générale à adopter.
Conclusion
L’Union européenne demande à ses partenaires africains d’admettre que le partenariat remplace l’aide. La demande est recevable, et le vocabulaire de l’aide avait fait son temps. Mais un partenariat ne se définit pas par le registre de langue de ses déclarations : il se définit par ce que chacune des parties peut exiger de l’autre et par les procédures qui rendent cette exigence effective.
Or la réforme en cours réduit, des deux côtés, ce qui peut être exigé. Elle réduit ce que le Parlement européen peut exiger de la Commission, en supprimant les obligations chiffrées qui constituaient sa prise ex ante. Elle réduit ce que les partenaires africains peuvent exiger de l’Union, en rendant les enveloppes révisables, la programmation amendable et la suspension unilatérale. Elle augmente en revanche, et sensiblement, ce que l’Union peut exiger d’eux, par l’intégration de la conditionnalité migratoire à l’ensemble de l’instrument.
Ce n’est pas une trahison ; c’est une conversion assumée de la politique de développement en instrument de politique étrangère, et l’Union en revendique publiquement la logique. Il faut seulement se garder d’une confusion : cette conversion ne produit pas un partenariat plus égal, elle produit un partenariat dont l’inégalité est moins dite. Entre les deux, la différence n’est pas morale. Elle est pratique : on ne conteste bien que ce qui est écrit.
Bibliographie
Sources institutionnelles et normatives
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- Règlement (UE) 2021/947 du Parlement européen et du Conseil du 9 juin 2021 établissant l’instrument de voisinage, de coopération au développement et de coopération internationale — Europe dans le monde.
- Conseil de l’Union européenne, conclusions sur Global Gateway, 15 juin 2026.
- Parlement européen, Legislative Train Schedule, fiche « Global Europe » (commissions AFET et DEVE), état d’avancement 2026.
- Union africaine et Union européenne, déclaration conjointe du septième sommet UA-UE, Luanda, 24-25 novembre 2025.
- Accord de partenariat entre l’Union européenne et les membres de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (accord de Samoa), signé le 15 novembre 2023.
- Sénat (France), rapport sur le projet de loi de finances pour 2026, mission « Aide publique au développement ».
Données et rapports
- OCDE, « A historic decline in foreign aid: preliminary 2025 ODA data », 9 avril 2026.
- OCDE, ODA Projections for 2026 and the Near Term, 2026.
- OCDE, Cuts in Official Development Assistance, 2025.
- Fonds monétaire international, Regional Economic Outlook: Sub-Saharan Africa, chapitre 2, « Aid Cuts in Sub-Saharan Africa: This Time Is Different », avril 2026.
- Focus 2030, « Chute historique de l’aide publique au développement en 2025 » et « Loi de finances 2026 : une cinquième coupe dans l’aide publique au développement française », 2026.
Analyses de la réforme
- ECDPM, A Companion Guide to the Global Europe Instrument Proposal, 2025-2026.
- ECDPM, Vademecum de la proposition établissant un instrument « Europe dans le monde », 2026.
- ECDPM, The Consequences of International Aid Cuts, 2026.
- BRUEGEL, « Less focus on poverty reduction? An evaluation of the EU 2028-2034 development aid plan », 25 juin 2026.
- ECDPM, « The Global Gateway: Striking a Balance between EU Interests and Genuine Partnerships ».
- European Think Tanks Group, « Navigating Global Ambitions: The EU’s Development in the Next MFF 2028-2034 ».
- ODI, « The EU’s New Global Europe Pillar: Key Priorities to Watch ».
Politique européenne de développement et relations UE-Afrique
- CARBONE M., The European Union and International Development. The Politics of Foreign Aid, Londres, Routledge, 2007.
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Efficacité, volatilité et conditionnalité de l’aide
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- KHARAS H., Measuring the Cost of Aid Volatility, Wolfensohn Center for Development Working Paper n° 3, Washington, Brookings Institution, juillet 2008.
- MOYO D., Dead Aid. Why Aid Is Not Working and How There Is a Better Way for Africa, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2009.
Notes
- OCDE, « A historic decline in foreign aid: preliminary 2025 ODA data », données préliminaires publiées le 9 avril 2026.
- Conseil de l’Union européenne, conclusions sur Global Gateway, 15 juin 2026. La formule citée est celle de la présentation officielle des conclusions.
- Parlement européen, Legislative Train Schedule, fiche « Global Europe » ; rapporteurs Michael Gahler (PPE, Allemagne) pour AFET et Robert Biedroń (S&D, Pologne) pour DEVE. Le calendrier indiqué est celui annoncé par les commissions et demeure susceptible d’ajustement.
- OCDE, données préliminaires 2025, op. cit. Les cinq premiers bailleurs concentrent plus de 95 % du recul total.
- Ibid. Le ratio d’aide rapporté au revenu national brut cumulé des membres du CAD passe de 0,34 % à 0,26 %.
- OCDE, ODA Projections for 2026 and the Near Term, 2026. Cette publication retient un recul global de 6,9 % pour 2026 ; les données préliminaires d’avril, établies sur une base légèrement différente, avançaient 5,8 %. L’écart tient au périmètre et à la date d’arrêté des estimations.
- ECDPM, The Consequences of International Aid Cuts, 2026, sur la base des données OCDE.
- Focus 2030, analyse de la loi de finances pour 2026 ; Sénat, rapport sur le projet de loi de finances pour 2026, mission « Aide publique au développement ». Les crédits de la mission passent de 4,373 milliards d’euros en loi de finances pour 2025 à 3,569 milliards, soit une baisse de 18 %.
- EASTERLY W., The White Man’s Burden, New York, Penguin Press, 2006 ; MOYO D., Dead Aid, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2009. Ces critiques sont mentionnées ici pour leur portée méthodologique, non pour leurs conclusions de politique publique, qui sont contestées.
- KHARAS H., Measuring the Cost of Aid Volatility, Wolfensohn Center for Development Working Paper n° 3, Brookings Institution, juillet 2008.
- Fonds monétaire international, Regional Economic Outlook: Sub-Saharan Africa, avril 2026, chapitre 2.
- Commission européenne, proposition du 16 juillet 2025 ; ECDPM, A Companion Guide to the Global Europe Instrument Proposal, et BRUEGEL, art. cité, pour le chiffre de 200,3 milliards et le ratio de 0,14 % du RNB ; Parlement européen, Legislative Train Schedule, pour celui de 176,83 milliards. Le rapprochement des deux bases de prix mériterait d’être établi sur la fiche financière de la proposition.
- ECDPM, A Companion Guide, op. cit. Les montants par pilier sont ceux de la proposition initiale et n’ont pas de valeur contraignante.
- Règlement (UE) 2021/947, dispositions relatives aux objectifs de dépense et aux montants indicatifs par zone géographique ; enveloppe globale de 79,5 milliards d’euros, dont un coussin de 9,53 milliards.
- ECDPM, A Companion Guide, op. cit. Les renvois d’articles à la proposition sont repris de cette analyse ; ils doivent être vérifiés sur le texte à mesure que la négociation le modifie.
- BRUEGEL, « Less focus on poverty reduction? An evaluation of the EU 2028-2034 development aid plan », 25 juin 2026. Les ratios par habitant sont calculés par les auteurs sur la base des enveloppes proposées et de projections démographiques ; ils valent comme ordres de grandeur.
- Déclaration conjointe du septième sommet UA-UE, Luanda, 24-25 novembre 2025, articulée autour de quarante-neuf points. Les caractérisations retenues ici sont celles des comptes rendus du sommet ; le texte intégral de la déclaration doit être consulté pour toute citation littérale.
- Accord de Samoa, signé le 15 novembre 2023, domaines prioritaires stratégiques.
- ECDPM, A Companion Guide, op. cit., s’agissant du double objectif et des instruments dits de compétitivité.
- Commission européenne, documentation relative au corridor de Lobito et au paquet d’investissement Afrique-Europe (approche « Team Europe », plus de deux milliards d’euros investis en Angola, en République démocratique du Congo et en Zambie). La part congolaise dans la production mondiale de cobalt est estimée entre 70 % et 75 % selon les sources.
- ECDPM, A Companion Guide, op. cit. La qualification de « clause de suspension » est celle de l’analyse citée.
- Parlement européen, Legislative Train Schedule, fiche « Global Europe » : position de négociation du Conseil arrêtée le 16 juin 2026 à 169,54 milliards d’euros, contre 176,83 milliards proposés par la Commission et 198,63 milliards demandés par le Parlement, ces trois montants étant exprimés dans la même base de prix.