Les bourses d'excellence de l'UEMOA : une politique d'appartenance
L'appel 2026-2029 du programme de bourses d'excellence de l'UEMOA s'est clôturé le 30 août. Quatre-vingts lauréats, des montants modestes, une condition décisive : étudier dans l'Union. Cette analyse lit ce petit programme comme une grande question — celle de l'intégration par l'appartenance, dans le miroir d'Erasmus : peut-on fabriquer une communauté régionale par l'université, et à quelle échelle un symbole devient-il une politique ?
L’appel à candidatures du Programme de bourses d’excellence de l’UEMOA pour la formation et la recherche, édition 2026-2029, s’est clôturé le 30 août1. L’événement n’a guère retenu l’attention en Europe, et c’est un tort. Peu d’instruments disent autant, avec si peu de moyens, de ce qu’une organisation régionale tente de faire — et de ce qu’elle peut réellement faire — lorsqu’elle entreprend de fabriquer de l’intégration par l’enseignement supérieur. Nous voudrions montrer ici que ce programme, modeste par son échelle, est significatif par son dessin, et que sa principale condition d’attribution — étudier dans l’Union — en fait moins une politique d’éducation qu’une politique d’appartenance. Le détour par l’Afrique de l’Ouest n’en est d’ailleurs pas un pour qui s’intéresse à la construction européenne : c’est le même problème, posé ailleurs, avec d’autres moyens.
Un mot de contexte s’impose, car l’UEMOA demeure mal connue du public européen alors qu’elle est, de toutes les organisations régionales du monde, la plus fidèlement calquée sur le modèle communautaire. Fondée par le traité de Dakar en 1994, elle réunit huit États — le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo — autour d’une monnaie commune, le franc CFA, dont la parité est arrimée à l’euro2. Elle dispose d’une Commission établie à Ouagadougou, d’une banque centrale commune à Dakar, d’une cour de justice, d’un droit dérivé fait de règlements et de directives, et d’un financement propre assis sur un prélèvement communautaire perçu sur les importations3. L’architecture est si délibérément européenne que l’Union constitue une sorte d’expérience naturelle : que devient le modèle communautaire lorsqu’on le transplante dans un espace où huit économies parmi les moins riches du monde partagent une monnaie sans partager, ou si peu, le reste ? La réponse, depuis trente ans, tient en une formule : l’intégration par les textes y a largement précédé l’intégration par les faits. Les règlements s’accumulent, les échanges intracommunautaires demeurent faibles, et l’Union reste, pour la plupart de ses citoyens, une abstraction monétaire. C’est précisément ce décalage qui donne son intérêt au programme qui nous occupe.
Les faits, d’abord, car ils sont précis. Le programme sélectionne, dans chacun des huit États membres, dix étudiants méritants — quatre-vingts lauréats par édition — pour entreprendre une licence, un master, un doctorat ou une spécialisation postdoctorale en santé humaine4. La bourse couvre les frais de scolarité et comprend une allocation d’installation de 200 000 francs CFA, une assurance santé annuelle du même montant, une allocation mensuelle de 150 000 francs CFA et, pour les formations suivies hors du pays de résidence, les billets d’avion aller-retour5. L’arrimage du franc CFA à l’euro rend la conversion exacte : environ 229 euros par mois, 305 à l’installation — des montants qui, rapportés au niveau de vie des capitales de la région, assurent à un étudiant une réelle autonomie matérielle. Le dispositif s’inscrit dans l’application du Traité modifié de l’Union et dans son plan stratégique 2025-2030, dénommé « Impact 2030 »6 ; l’édition 2026-2029 succède à celle de 2025-2028, ce qui suggère une logique de cohortes annuelles appelées à se superposer7. Deux règles complètent l’ensemble et en disent long : la bourse n’est pas cumulable avec une autre, et les formations en ligne ne sont pas admissibles8. L’Union finance des présences, non des inscriptions.
Tout tient cependant dans une clause : la formation doit être suivie dans un établissement « régulièrement implanté sur le territoire de l’Union »9. À première lecture, la restriction semble administrative. Elle est en réalité le cœur politique du programme, et elle opère sur deux fronts à la fois.
Le premier front est celui de la rétention. Pour un bachelier brillant de Ouagadougou, de Cotonou ou de Bamako, la trajectoire d’excellence porte historiquement un nom : partir. Vers la France d’abord, dont les universités demeurent l’horizon naturel d’un espace francophone qui en a hérité les structures académiques ; vers l’Amérique du Nord ensuite, où se prolongent les carrières scientifiques. Cette géographie du mérite n’est pas un accident : elle est le produit de décennies de politiques de bourses — nationales, bilatérales, philanthropiques — qui ont financé le départ des meilleurs en espérant leur retour, et qui ont le plus souvent organisé, dans les faits, leur installation ailleurs. Le phénomène est documenté de longue date pour les professions de santé, où les systèmes ouest-africains forment à grands frais des médecins qu’exercent ensuite les hôpitaux européens. On mesure alors la portée du choix de l’UEMOA : le programme paie l’excellence à la condition qu’elle demeure — non pas dans le pays d’origine, ce qui ne serait qu’une bourse nationale de plus, mais dans l’espace régional. Un Togolais peut étudier à Dakar, un Nigérien à Abidjan, une Bissau-Guinéenne à Lomé. C’est une politique contre la fuite des cerveaux qui ne dit pas son nom, et qui procède par l’incitation plutôt que par la déploration. Le ciblage de la spécialisation postdoctorale en santé humaine, seul domaine nommément désigné par l’appel, se comprend dans la même lumière : c’est là que l’hémorragie est la plus coûteuse, et là que la formation sur place des spécialistes fait le plus défaut10.
Le second front est celui de l’appartenance, et c’est ici que le miroir européen devient véritablement instructif. Lorsque la Communauté européenne lance Erasmus en 1987, le programme concerne à peine plus de trois mille étudiants ; l’objectif affiché est académique, l’effet recherché — et obtenu au-delà de toute attente — est identitaire11. Des générations successives d’étudiants ont fait de l’Europe une expérience vécue plutôt qu’une abstraction juridique, au point que la « génération Erasmus » est devenue un lieu commun du discours européen, et l’un des rares acquis de la construction communautaire dont la popularité ne se dément pas. Le pari de l’UEMOA est rigoureusement le même, transposé : un étudiant béninois formé à l’université de Saint-Louis du Sénégal fait exister l’Union autrement que par les billets qu’il a en poche. Il en éprouve la réalité — la libre circulation, l’équivalence des cursus, la communauté de langue académique — et il en devient, qu’il le veuille ou non, un artisan. Ce pari s’appuie du reste sur un socle plus ancien que l’Union elle-même : l’espace ouest-africain dispose depuis 1968, avec le Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur, d’un mécanisme commun de reconnaissance des diplômes et des carrières académiques, et il a généralisé le schéma licence-master-doctorat qui rend les cursus comparables d’un pays à l’autre12. L’infrastructure de la mobilité existe ; le programme de bourses vient y adosser des trajectoires.
À ceci près, et la différence est considérable, qu’Erasmus organise une mobilité de masse quand l’UEMOA distingue une élite. Quatre-vingts lauréats par an, pour un espace qui compte plus de 130 millions d’habitants et dont la population est parmi les plus jeunes du monde, cela ne fait pas une génération ; cela fait un palmarès. L’un fabrique une expérience commune, l’autre un symbole. Et il faut se demander, honnêtement, ce que vaut le symbole.
La réponse ne va pas de soi, car une politique de quatre-vingts bourses ne transforme évidemment pas un système d’enseignement supérieur, et elle n’en a pas l’ambition. Sa fonction est ailleurs, et elle nous paraît triple. Elle est d’abord démonstrative : l’Union prouve, sur son budget propre, qu’elle peut atteindre directement des citoyens — étudiants, familles, universités — sans passer par l’intermédiaire des États. Pour une organisation régionale dont la légitimité populaire demeure fragile, ce lien direct n’est pas un accessoire de communication ; c’est une condition d’existence. Les constructions régionales qui ne touchent leurs citoyens qu’à travers des textes demeurent des arrangements entre gouvernements, exposés aux retournements de ceux-ci — l’espace ouest-africain, où trois États voisins ont récemment fait sécession de la CEDEAO, en offre une illustration immédiate. Une bourse versée chaque mois sur le compte d’un étudiant est, à sa modeste échelle, de l’intégration tangible. Elle est ensuite structurante, à la marge : en dirigeant ses lauréats vers les établissements de la région, le programme confère à certains pôles universitaires — Dakar, Abidjan, et les autres — un label d’excellence régionale qui peut, à terme, nourrir une hiérarchie universitaire ouest-africaine assumée, condition pour que les meilleurs étudiants cessent de considérer que l’excellence se trouve nécessairement ailleurs. Elle est enfin expérimentale : une cohorte annuelle est un format que l’on peut élargir si les financements suivent, et le passage d’une édition à l’autre suggère que la Commission de l’UEMOA entend précisément installer le dispositif dans la durée.
Les limites sont réelles, et il faut les nommer avec la même netteté. L’échelle, d’abord : dix bourses par pays relèvent de la distinction individuelle plus que de la politique publique, et le contraste est saisissant entre l’ambition du geste et la modestie du nombre. La capacité d’absorption, ensuite : orienter l’excellence vers les universités de la région suppose que celles-ci puissent l’accueillir — laboratoires équipés, encadrement doctoral disponible, bibliothèques fournies — faute de quoi la rétention devient un plafonnement, et la bourse une assignation. Le programme fait le pari que l’offre suivra la demande qu’il crée ; c’est un pari, non une garantie. La sélectivité méritocratique, encore : un programme d’excellence récompense par construction ceux qui ont déjà franchi tous les filtres d’un système éducatif profondément inégalitaire, et l’on peut se demander si l’intégration régionale se joue dans les trajectoires de ses premiers de classe ou dans celles, autrement massives, des étudiants ordinaires. Erasmus, là encore, éclaire par contraste : sa force fut précisément de n’être pas une distinction. Le risque de contournement, enfin : rien ne garantit qu’un lauréat formé à Abidjan n’émigre pas au lendemain de son doctorat. La bourse retient pendant la formation ; elle ne lie pas après. Une politique d’appartenance se juge à vingt ans, et il faudra, à cette échéance, compter les cohortes restées dans la région pour savoir si l’instrument a produit autre chose que des cérémonies de remise.
Reste que ces limites, justement parce qu’elles sont visibles, dessinent en creux ce que le programme a de plus intéressant : il choisit. Il choisit la région contre l’extraversion, la présence contre l’inscription, le lien direct contre l’intermédiation des États. Ce sont les choix d’une organisation qui a compris — peut-être en observant l’expérience européenne, dont elle a tant copié les formes — que les monnaies communes et les marchés communs ne suffisent pas à faire des communautés, et que l’intégration qui dure est celle qui s’incarne dans des trajectoires de vie. L’Europe a mis trente ans à mesurer ce qu’Erasmus avait fait pour elle ; il serait injuste de demander à l’UEMOA des résultats qu’aucune politique d’appartenance ne livre à court terme. La question pertinente est celle de la trajectoire : si les cohortes s’élargissent, si les universités de la région reçoivent les moyens de leur nouveau rôle, si le label d’excellence régionale finit par retenir ce qu’il distingue, alors l’Union aura commencé quelque chose qui ressemble à une communauté. Sinon, elle aura décoré ses meilleurs étudiants — ce qui n’est pas rien, mais ce qui n’est pas une politique.
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UEMOA, « Appel à candidatures du Programme de bourses d’excellence UEMOA pour la formation et la recherche, édition 2026-2029 », clôture le 30 août 2026. ↩
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Traité de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, signé à Dakar le 10 janvier 1994 ; sur la parité fixe du franc CFA avec l’euro, voy. les accords de coopération monétaire liant la zone à la France. ↩
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Sur l’architecture institutionnelle de l’Union (Commission de Ouagadougou, BCEAO, Cour de justice) et son financement par prélèvement communautaire sur les importations, voy. le site institutionnel de l’UEMOA. ↩
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Appel 2026-2029, précité : dix étudiants sélectionnés par État membre, aux niveaux licence, master, doctorat et spécialisation postdoctorale en santé humaine. ↩
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Ibid. : allocation d’installation de 200 000 FCFA, assurance santé annuelle de 200 000 FCFA, allocation mensuelle de 150 000 FCFA, prise en charge des frais de scolarité et des billets d’avion pour les formations hors du pays de résidence. ↩
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Traité modifié de l’UEMOA ; Commission de l’UEMOA, plan stratégique 2025-2030 « Impact 2030 ». ↩
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Voy. l’appel de l’édition précédente, 2025-2028, publié par la Commission de l’UEMOA. ↩
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Conditions de l’appel 2026-2029 : bourse non cumulable, formations en ligne non admissibles. ↩
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Ibid. ↩
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L’interprétation du ciblage sanitaire nous est propre ; sur l’émigration des professionnels de santé ouest-africains vers les systèmes européens, la littérature est abondante. ↩
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Sur les débuts d’Erasmus (1987) et ses effets identitaires, voy. les bilans publiés par la Commission européenne à l’occasion des anniversaires du programme. ↩
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Le Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES), créé en 1968, assure la reconnaissance commune des diplômes et des carrières académiques dans l’espace francophone africain ; les États de l’UEMOA ont par ailleurs généralisé le schéma licence-master-doctorat. ↩