“Chez Nous” et partout ailleurs, le populisme et ses dangers pour l’Europe
En 2025, le populisme redéfinit l’Europe, amplifiant les divisions entre élites et citoyens. Cet article explore les causes et impacts de cette montée, symbolisée par un leader

En ce début d’année 2025, la sphère politique libérale se retrouve projetée sur le devant de la scène médiatique avec une affaire dont bon nombres de membres se seraient passées. Plusieurs personnalités du parti Chez Nous ont désormais rejoint les rangs du Mouvement Réformateur. Avec un peu plus de 64 000 voix aux élections fédérales du 9 juin 2024, le parti “Chez Nous” n’aura pas eu le succès escompté (0.92% des voix totales émises). Si le succès ne vient pas à eux, il est plus facile d’aller le chercher là où il est davantage présent. En effet, comme tout bon opportuniste, il faut savoir retourner sa veste à temps.
[Chez Nous ?] Le jeune parti politique, principalement présent en Wallonie, a été fondé en 2021 par Jérôme Meunier et Grégory Vanden Bruel. Président des jeunes du Parti Populaire de 2009 à 2011, le premier semble adepte des théories populistes d’extrême-droite depuis une quinzaine d’années. Quant au second, il s’affichait déjà en 2014 en tant que probable suppléant de Mischaël Modrikamen, fondateur du Parti Populaire. A défaut de pouvoir se targuer d’une idéologie politique clairement définie, Chez Nous semble davantage se présenter comme un parti populiste banal “fourre-tout”, comme il en existe malheureusement de nombreux en Europe : identitarisme, anti-mondialisation, nationalisme économique, opposition à l’immigration, anti-islam, euroscepticisme, etc… Il n’y a plus qu’à choisir les étiquettes correspondant au mieux aux peurs du moment.
Nous souhaitons saisir cette actualité pour vous proposer un papier proposant une étude plus large de la montée du populisme eu Europe et des défis que ce phénomène présente pour la démocratie. L’étude du cas belge nous permettra de constater qu’il s’agit désormais d’une problématique diffuse touchant l’ensemble des Etats européens.
Pour ce faire, nous vous proposerons, une analyse en trois parties. Dans la première partie, nous tenterons de définir ce que recouvre la notion de populisme dans le langage commun. La deuxième partie exposera les dangers que représentent les mouvements populistes dans l’Union Européenne. Enfin, nous conclurons cet article en proposant des pistes de réflexions visant à pallier le problème de déficit démocratique au sein des Etats européens.
1. Le populisme
De nos jours, la notion de populisme est présente partout, dans les débats médiatiques, politiques et académiques en Europe, elle symbolise les craintes quant à l’avenir de nos sociétés démocratiques. Cependant, l’usage abusif de ce terme crée, par moment, la confusion. En effet, cette notion est régulièrement invoquée pour nommer, voire discréditer, des acteurs et des partis politiques très hétérogènes, mais censés faire front commun contre la démocratie libérale.
Le populisme reste une notion difficile à saisir et se trouve, aujourd’hui, parmi les concepts les plus controversés des sciences sociales, ce qui l’empêche d’être considéré comme sérieux par bon nombre de chercheurs. Au point que certains le désignent comme un champ de recherche « cacophonique ». Si, historiquement, le terme recouvrait une acceptation plutôt positive (terme russe narodnitchestvo désignant un mouvement politique dans la Russie des années 1870 préconisant une voie spécifique vers le socialisme), à présent, celui-ci caractérise une myriade de phénomènes, tout d’abord de gauche pour s’orienter toujours plus vers la droite de l’échiquier politique, en s’immisçant parallèlement dans le débat public.
1.1.Tentative de définition du populisme
Tel qu’il apparait dans le débat public européen, le terme populisme sert à désigner de manière stigmatisante tous les mouvements politiques se réclamant de la volonté populaire mais dont les revendications sont considérées comme pernicieuses par celui qui en rend compte. Loin de l’image romantique qu’il a pu suscité par le passé, à présent, le populisme nous renvoie à l’image d’une crainte des masses et de l’éternelle opposition entre l’irrationnalité des passions populaires face à la rationalité des experts. La difficulté est de faire la distinction entre des expressions populistes et l’authentique populisme. L’approche idéationnelle, théorisée par J.W Müller, d’un côté, et Muddle et Kaltwasser, de l’autre, dans deux ouvrages distincts permet d’éclairer les choses. Pour Müller, le populisme se définit par deux aspects : il est anti-élitaire et anti-pluraliste. Dans cette vision, les populistes se présenteraient comme les uniques représentants légitimes d’un peuple homogène, vision qui leur procurerait une légitimité face aux autres partis politiques traditionnels.
Cas Muddle et Rovira Kaltwasser tentent, de leur côté, de proposer une définition plus large et moins polémique que celle de Jan-Werner Müller. Pour ces deux auteurs, le populisme peut être qualifié de thin ideology, idéologie qui doit combler ses lacunes en empruntant des contenus au socialisme (populisme de gauche), au nationalisme et au libéralisme économique (populisme de droite) et qui considère que la société est scindée en deux et traversée par un antagonisme entre, d’une part, l’idée d’un « peuple pur » et, de l’autre, une « élite corrompue », et qui affirme que la politique ne peut être que le résultat de l’expression de la volonté générale du peuple. Ainsi, leur définition du populisme repose sur trois piliers qui structurent son noyau : (1) le peuple, (2) l’élite corrompue et (3) la volonté générale
Pour résumer, l’idéal-type du populisme est le résultat d’une décision conceptuelle, qui se prévaut de l’intelligibilité induite par son organisation typologique du réel, mais qui reste un choix normatif. Ainsi, le populisme politique (de gauche/droite), tel qu’il nous apparait en Europe, peut se comprendre comme une idéologie qui se rapporte au peuple pour l’opposer à l’élite gouvernante ayant accaparé le pouvoir et à qui l’on reproche d’avoir abandonné les intérêts du plus grand nombre pour privilégier les siens. Dénonçant la démocratie représentative, le populisme entend « rendre le pouvoir au peuple ».
1.2.La percée des partis populistes en Europe
Si la montée des premiers partis antisystème – souvent au succès rapide, mais de brève durée – remonte aux années 1980, ces expériences éclaires ont servi de terreau fertile pour des formations politiques mieux organisées et largement médiatisées (FN en France (1983), FPO en Autriche (1986), Ligue du Nord (1991) et Forza Italia (2013) en Italie, VB (1979) en Belgique, etc.). C’est surtout au cours de ces dix dernières années que ces partis, portés par la crise de confiance à l’égard des institutions et des élites gouvernantes, ont réussi à s’ancrer durablement dans une majorité d’Etats de l’Union. L’accélération de la mondialisation ainsi que l’uniformisation des difficultés économiques et politiques ont été une aubaine pour la progression du populisme aux différents scrutins depuis 2010. Notons également que l’hégémonie des institutions régionales et internationales, l’émergence de nouvelles grandes puissances (Brésil, Chine, Inde) ou les vagues successives de flux migratoires constituent autant d’atteintes à la souveraineté des Etats-Nations.
A l’échelon européen, leurs discours sont trop hétéroclites pour renvoyer à un mouvement soudé, uniforme et homogène, les différents populismes européens ne se rejoignent pas sur idéologie prédéterminée. Cette hétérogénéité explique, en partie, leur difficulté à cohabiter au sein des institutions européennes et à adopter une vision commune.
1.3.La droite populiste
Ces partis, situés à la droite de l’échiquier politique, se caractérisent principalement par leur projet politique radical. Ces partis prônent un repli identitaire ainsi qu’un accès exclusif aux ressources et richesses nationales aux « véritables » nationaux (en opposition aux autres). Par une politisation des enjeux culturels, ces mouvements structurent une offre nationaliste ethnocentriste en incarnant le rôle de gardien contre les menaces que représentent l’immigration, les minorités ethniques ou encore l’islam. Le modèle sociétal se calque généralement sur une vision conservatrice – voire autoritaire – de la société.
La littérature foisonnante consacrée à la droite populiste montre la centralité du nativisme ainsi que le rejet du multiculturalisme dans l’offre politique de ces mouvements. Néanmoins, leurs positions sur les questions économiques peuvent varier. Si certains restent teintés d’une certaine vision libérale de l’économie, d’autres adoptent un discours beaucoup plus antimondialiste, interventionniste et protectionniste.
2. Les dangers du populisme pour la démocratie de l’Union
2.1.Des discours qui remettent en question les principes fondamentaux de l’UE
L’Union Européenne est une union d’Etats construite sur des valeurs fondamentales démocratiques communes, définies à l’article 2 du TUE : la liberté, la démocratie pluraliste, la tolérance, le respect de la dignité humaine, l’égalité et la non-discrimination, la justice, l’Etat de droit, la protection des droits et de l’Homme et la protection des minorités constituent la base de l’Union Européenne.
Les mouvements populistes remettent constamment en cause le projet d’intégration européenne et les valeurs fondamentales – pourtant essentielles – de l’Union Européenne. Le droit communautaire est un affront à la souveraineté nationale. Les droits des minorités sont une insulte aux valeurs nationales, les droits de l’Homme une piètre préoccupation des élites. Le projet européen serait une menace culturelle, il serait source d’insécurité économique et entrainerait la disparition de privilèges historiques de certains groupes sociaux ou le caractère moins protecteur de l’Etat-providence.
C’est la relative incapacité des démocraties libérales de protéger leurs citoyens face aux aléas des marchés et la piètre gestion de la crise migratoire qui ravage l’Europe, qui fait douter des bienfaits de l’intégration européenne. En s’opposant frontalement au projet européen, les partis populistes – et surtout ceux d’extrême-droite – s’engagent au retour de la période prospère où les emplois nationaux étaient protégés contre la concurrence « illégitime » des Etats à faibles coûts de production par des taxes douanières et des contrôles. Le populisme se fait porte-parole de la sauvegarde de l’Etat-providence.
Ce qui nous amène également à la question migratoire. Les mouvements migratoires ont toujours existé sur le territoire européen, ils font partie de son histoire, même si ceux-ci étaient essentiellement intra-européens. Nombreux sont les Européens ayant migré pour des raisons politiques (guerre, persécutions religieuses, etc.) ou économiques. Aujourd’hui, les mouvements migratoires se poursuivant en Europe sont de nature (demande d’asile) et d’origine (surtout des populations extra européennes) différentes. L’ouverte des frontières de l’Europe serait la cause de l’afflux important d’immigrés. Pourtant, l’UE a adopté des directives pour gérer la question migratoire.
Enfin, le discours populiste perçoit l’accueil des réfugiés comme une invasion qui ébranlerait le soutien de l’Etat- Nation à sa population souveraine et qui serait la cause de la perte des valeurs et traditions nationales. Ces discours alimentent des peurs absurdes. Ainsi, les populistes parviennent à intégrer à l’agenda politique des thèmes comme les questions d’identité, d’intégration ou d’immigration, la dénonciation de la construction, l’islamophobie ou encore la stigmatisation de la mondialisation.
2.2.Des discours qui alimentent la discrimination et la haine
Selon le rapport annuel de 2018 la CERI, le discours populiste continue d’alimenter le climat politique européen. Il propage une rhétorique xénophobe et ouvertement anti-migrant, ce qui suscite, à certains égards, des expressions haineuses. Les divisions intentionnelles de la société selon des critères nationaux, ethniques ou religieux constituent un phénomène inquiétant. En diffusant un discours fondé sur des clivages identitaires, l’idéologie populiste menace le modèle sociétal européen inclusif et risque d’ébrécher les principes basés sur la tolérance qui constituent les fondements des sociétés démocratiques européennes. Pour le populisme, le multiculturalisme se transforme en un élément non désirable pour nos sociétés.
La vision raciste, prônée par certains, enferme les individus au sein d’un groupe stéréotypé. En opérant une distinction entre « nous » et « eux », le populisme tente de légitimer les avantages qui devraient être accordés aux premiers, mais pas aux seconds, afin d’instaurer un système discriminatoire. Ce discours prend généralement forme dans des contextes de ruptures de liens sociaux et substituent les liens de solidarité par des liens mythiques fantasmés.
Ainsi, le discours populiste cherche à capitaliser sur les attitudes d’une partie de la population, en jouant sur des sujets clivants comme le dégout pour une minorité désignée, la croyance dans les idées préconçues qui justifient les discriminations et la haine de l’étranger (migrants, clandestins et musulmans présents dans les sociétés laïcisées)
- Conclusion : repenser la démocratie pour limiter les percées populistes ?
Si la littérature scientifique ne parvient pas totalement à s’accorder sur une définition exacte du populisme, nos recherches nous ont permis de considérer que celui-ci se construit toujours autour d’une logique regroupant trois éléments : le « peuple pur », les « élites corrompues » et la « volonté souveraine ». A gauche, comme à droite, les personnalités politiques dénoncent la démocratie représentative et ses institutions qui accaparent le pouvoir – politique et économique – au détriment du « peuple souverain ». Comme nous avons pu le constater, l’Union représente le bouc émissaire ultime, le populisme a atteint son niveau le plus élevé en Europe depuis les années 1930 (en moyenne le vote populiste était de 24% dans l’UE en 2019). Certes, la stabilité sociale et le progrès économique ont un rôle prépondérant à jouer pour balayer les préoccupations que suscitent le populisme et l’euroscepticisme, mais cela ne suffit pas
Alors quelles pistes suivre pour remédier aux maux populistes au sein de l’Union ?
Repenser la démocratie : les mouvements populistes se renforcent lorsque les citoyens ne se sentent pas bien représentés par les institutions politiques. Il est impératif de réintégrer, les individus, en particulier les jeunes, dans le processus politique. Penser le populisme nous amène à mieux comprendre la démocratie et ses ambiguïtés. En effet, la question du populisme est intrinsèquement liée à celle de la démocratie, il faut appréhender le populisme comme une tension interne de la démocratie pour la réinventer et la reconstruire afin d’amenuir les dérives populistes. Il faut également renforcer le contrôle de la société civile – et des citoyens – sur les décisions politiques, instaurer une démocratie d’interactions entre le politique et la société.
Nous ne pouvons plus seulement nous appuyer sur les traditionnelles réformes institutionnelles, il faut amener les acteurs politiques à rendre, plus systématiquement, comptes de leurs actes. Par ailleurs, il pourrait s’avérer utile d’adopter d’autres mesures telles que la limitation du cumul des mandats, des garanties de transparence ou un renouvellement régulier des représentants politiques. Les partis politiques devraient pouvoir s’ouvrir plus facilement à de nouveaux membres, notamment pour des projets précis ou pour des implications de courte-durée. Enfin, nos démocraties doivent innovées et tendre vers de nouveaux modèles, dans la mesure du possible, de participations citoyennes ouvertes
Nicolas H.
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